Triple frontière, le désespoir d’un système

Attaquons-nous, une fois n’est pas coutume, à un film distribué par l’antéchrist de nos salles de cinéma. Netflix, qui sera dans notre beau pays, l’unique plateforme ou l’on pourra découvrir la dernière réalisation de J.C. Chandor. Triple Frontière, nous narre l’histoire d’un groupe d’anciens soldats, qui, sous l’égide d’un ancien confrère encore en activité, vont se retrouver à braquer un baron de la drogue sud-Américain. Après avoir jeté un bref coup d’œil à une bande-annonce du film, j’étais relativement curieux de l’entreprise. Un casting prestigieux et le dynamisme apparent semblaient laisser deviner un divertissement quatre étoiles. Comme dirait Jack Slater, « Monumentale erreur », car le film est bien plus que ça.

Dans sa première partie, le film, arpente les plates-bandes de tous ses glorieux aînés, en gérant son histoire avec un apparent classicisme. La découverte de l’objectif,le recrutement de l’équipe, la mise en place du plan, le braquage, la fuite avec l’agent. Un début de film qui évoque tout autant les Rois de Désert que les Morfalous, en autre. Un classicisme qui pourrait être rebutant, mais dont la qualité de la mise en scène et de l’écriture de ses personnages, place à un niveau bien supérieur de ses concurrents directs. Sans sombrer dans l’action à outrance la maîtrise de la tension et ses rares explosions de violence rendent chaque scène viscérale.

Les protagonistes ne sont pas vraiment individualisés, mais représentent symboliquement,, l’oppression que peut faire subir un système qui recrache ce qu’il a créé et dont il n’a plus rien à faire. Ici des militaires, vivante image d’une des plus grandes fiertés américaine, l’abnégation et le sacrifice au nom d’une patrie qui oublie ses enfants. Retourné à la vie civile, devant faire face aux conséquences de leurs actions, tentant de simuler une vie normale. L’un est tombé dans la drogue, l’autre se déchaîne sur des rings quand son frère répète des discours propagandistes dans lesquels il ne croit pas, le dernier est divorcé et vit une situation précaire. Ils sont tous seuls, sans horizon vers lequel se diriger.

Ce sentiment d’oppression et de solitude est clairement appuyé par la mise en scène. Le cadre aura souvent tendance à les filmer dans l’exiguïté d’un couloir, coincé dans une ruelle étouffante… il semble n’y avoir pas d’échappatoires hormis une fuite en avant, ou pire devoir regarder en arrière. Au bout du compte, ce qui semble être leur seule échappatoire et l’utilisation de leurs compétences devenues obsolètes pour acquérir la plus belle forme de liberté l’argent. Un argent qui derrière ses atours enjôleurs emprisonne l’humain. Le groupe va enfin exprimer son individualisme en voulant s’abreuver du combustible qui peut les amener à l’auto combustion.

Et d’ailleurs sa deuxième partie, plus qu’une fuite, et une remise en question en milieu sauvage. On lorgnera plus du côté de Le Convoi de la Peur que du simple film de braquage. Trip limite métaphysique ou l’humain reprendra le dessus. Ou le dégoût et le refus de tuer matérialiseront l’évolution de nos personnages. Le fait d’accepter de se libérer au fur et à mesure d’une partie de l’argent, pour littéralement sauver leur vie, incarnera la paix de leur âme en devenir. Cet hélicoptère ne pouvant passer ce col pour atteindre la lumière sous le poids symbolique de leurs pêchés.

Dans cette deuxième partie, le cadre s’élargit, les héros sont perdus et cherche à échapper à leur passé. Le seul qui ne pourra faire fi de ses désirs illusoires connaîtra une fin douloureuse. Le système broie, mais il y a toujours des échappatoires et ils résident au fond de nous. Ce final, qui pourra sembler presque trop positif, est cohérent avec l’évolution qui nous a été montrée. Ce dernier sacrifice et le dernier poids dont il se sépare. En l’état il était presque obliger d’y avoir cette fin. On les voit repartir un par un dans cette rue illuminée, vide de monde en paix avec eux même. Oscar Isaac, seul dépositaire de l’objet de leur quête, quant à lui part, à l’opposé, se perdant dans la foule. A lui la responsabilité, l’égoïsme ou l’altruisme, son avenir reste sombre, mais le choix à présent sera le sien.

Un bon film, brillamment exécuté, qui au contraire de nombres des dernières sorties Netflixienne est très bien tenu, tant dans sa narration que visuellement. On peut regretter de ne pas pouvoir le voir en salle, ou la mise en scène aurait surement gagné encore en grandiloquence. Je le conseille grandement, car quoique l’on en dise il n’y a pas si souvent de vrai bon film sur la plateforme de streaming.


Date de sortie : 3 mars 2019 sur Netflix (1h 53min)

Réalisé par :J.C. Chandor

Scénarisé par :  Mark Boal, J.C. Chandor

Direction de la photo :Roman Vasyanov

Bande annonce :

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3 réponses

  1. Borat8 dit :

    Un film qui commence et finit sur du Metallica ne peut pas être totalement mauvais. 😉 Un excellent film qui confirme toujours un peu plus que JC Chandor est un des meilleurs réalisateurs émergents du XXIème siècle. Il part d’un postulat de film de braquage pour évoquer des problèmes géopolitiques (l’impérialisme américain dans toute sa splendeur) et le destin des militaires ricains une fois à la retraite. Si les personnages ont une description assez simples, cela suffit amplement pour comprendre pourquoi ils vont au front et les acteurs sont monumentaux. Certainement un des meilleurs films de ce début d’année.

    • Lionel Bremond dit :

      Et puis il est en même temps très symbolique d’une guerre contre la drogue totalement vaine. Ce chef de cartel totalement déshumaniser, jamais vraiment personnaliser, à la famille tout juste entraperçue. Avec une mort peu glorieuse dans une maison perdue au fond des bois avec des murs tapissé d’argent, le symbole de ces hommes qu’on érige en symbole et dont la mort sert à vanter l’utilité de la répression mais qui finalement ne sont rien et totalement remplaçable. Les voir atterrir au milieux d’un champ de drogue appuie le côté vain de l’entreprise et appuie que le système se sert de ça pour faire de l’argent d’un côté comme de l’autre.

      • Borat8 dit :

        Tu coupe une tête, il en repousse une autre. La guerre contre la drogue c’est typiquement cela, encore plus du point de vue des USA. Autant je n’aime pas tout dans Sicario, mais on comprenait déjà bien cet aspect dedans et ce n’était pas triste. Dans Triple frontier, c’est un fantôme. On le voit un peu mais c’est juste une tête à couper, un autre prendra sa succession.

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