Le Gouffre aux chimères, la perte de l’innocence

Le Gouffre aux chimères, la perte de l’innocence

Ma fainéantise et mon manque d’entrain me tenant loin de salles de cinéma, je vais à nouveau parler d’un petit film de patrimoine. On retourne au début des années 50, en 1951 pour être plus précis, ou après son sépulcral « Boulevard du Crépuscule », Billy Wilder va à nouveau sonder la déliquescence de l’âme humaine par le prisme d’un nouveau médium, celui du journalisme. Kirk Douglas y tient le rôle-titre, celui de Chuck Tatum, journaliste en disgrâce se retrouvant à Albuquerque par la grâce d’une voiture en panne. Par ses talents de persuasion, il se fera recruter par le journal local, attendant désespérément l’événement qui pourra le faire revenir à la une. Celui-ci se révélera sous la forme d’un homme, prisonnier d’une galerie sous une montagne. Y voyant l’opportunité ultime, Tatum décide par toutes les manipulations possibles d’avoir l’exclusivité de l’histoire.

Le métrage est très impressionnant, dès son introduction, par la capacité qu’a le réalisateur à caractériser son « héros », avant même de lui fournir de vraies interactions dialoguées avec son entourage. Son arrivée dans cette voiture en panne, cette nonchalante décontraction, le racisme larvé dont il fait preuve en s’adressant aux locaux, il est l’archétype du cow-boy à la conquête de l’ouest. Mais cet air assuré cache le doute, s’il est l’archétype de l’américain citadin conquérant, il n’est en fait qu’un homme qui a était rejeté de son « paradis », ses semblables ne lui portant aucune considération. Il est un arriviste, un parvenu, un autodidacte qui ne fera jamais vraiment parti du sérail. Sa façon d’enflammer son allumette à l’aide d’une machine à écrire symbolise son ardent désir de pondre le papier qui lui fera conquérir les foules et regagner l’éden. C’est l’histoire d’un homme déchu dont la vie est vouée à regagner une place perdue d’un lieu ou il n’a jamais vraiment était accepté.

Kirk Douglas, apporte tout son talent, et cette intensité indispensable à son rôle. Lors de son entretien avec le rédacteur du journal local, il est amusant de voir le réalisateur jouer avec l’affiche « Tell the Truth » accrochée au mur, il joue avec le mouvement et le cadre et nous montre Tatum faisant preuve de sincérité uniquement dans les moments où l’affiche n’est pas dans le cadre. Cela appuie brillamment toute l’ambivalence du personnage qui peut faire preuve d’une désarmante sincérité, mais uniquement quand il le choisit et non quand on l’admoneste de le faire. Un an passe avant que l’occasion tant attendue apparaisse enfin sous la forme d’un homme enseveli dans une galerie souterraine.

En pénétrant au fond de ce conduit obscur il va littéralement faire un pacte faustien avec le mal caché en lui, le mal caché en tout homme. En retournant sous la lumière harassante de cette portion désertique, il va être le vecteur d’une obscurité qu’à présent il charrie avec lui et qui va se diffuser. Cédant à toute ignominie pour s’assurer l’exclusivité de cette histoire il ne reculera devant rien. Aucune dépravation ne nous sera épargnée, la gloire et l’argent nous sont montrés comme le moteur de tout homme, et finalement seul celui qui voudra se repentir connaîtra la plus terrible des fins. Le mal est profondément ancré, il n’y a plus de repentance possible, au moment ou Kirk Douglas voudra hurler sa vérité plus personne ne voudra l’écouter, elle n’a plus de place dans le monde moderne et qui plus dans le journalisme. Un constat désespéré, mais dont l’ironie mordante poussée dans ses derniers retranchements provoquera de nombreuses fois un rire gêné.

On loue la modernité du film, et effectivement, il est indispensable de le faire. Il est impressionnant de voir à quel point le métrage transcende les maux actuels. Toutes les thématiques développées sont transposables à n’importe quels médias. Lorsque Chuck Tatum va voir la victime emprisonnée sous terre, le premier réflexe de celle-ci quand il sait qu’il va se faire photographier par un journaliste c’est de se recoiffer. Comment synthétiser toute la vacuité humaine, et celle-ci ne se limitera pas à ça. On assistera à l’arrivée de charognards se nourrissant du malheur d’autrui et développant une vraie société à proximité des lieux du drame, avec ses distractions et ses désirs. On peut y voir le besoin inextinguible de se repaître du malheur, un malheur qui renforce notre propre désir de vivre, une mort sacrificielle qui éloigne la faux pendant un certain temps.

Le gouffre fera office de portrait de Dorian Gray à Tatum, ses propres péchés lui étant renvoyé au visage en assistant à la mort de ce double qui aurait pu être lui s’il n’avait pas était perverti par le désir. Son expiation impossible ne peut que l’amener vers son destin funeste ou dans un dernier acte bravache il se vendra pour rien à la rédaction qu’il avait quittée, tout en chutant sans vie le visage emplissant la caméra comme une dernière accusation qui nous est lancé au visage. Un vrai grand film, magnifiquement mis en scène, ou Kirk Douglas démontre à chaque plan la puissance de son jeu. Il y aurait tant d’autres choses à dire que je ne peux que vous conseiller de voir ce film même si j’en révèle quelques points importants. Il gagne à être vu et revu.


Date de sortie : avril 1952 (1h 51min)

Réalisé par : Billy Wilder

Scénarisé par :  Billy Wilder, Lesser Samuels, Walter Newman

Direction de la photo : Charles Lang

Bande annonce :

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