Le cinéma est mort ! Vive Netflix ?

Oubliant toute forme de dignité, je me lance à mon tour dans ce vaste débat sans fin dont, finalement, seul le temps sera juge. Le cinéma en salle va-t-il connaître un déclin, Netflix est-il en train de l’assassiner, Mbappe doit-il être ballon d’or, les chasseurs sont-ils des cons, Melenchon ne serait-il pas le meilleur acteur de ce siècle ? Manquant singulièrement de courage je vais séance tenante recentrer le débat sur le cinéma. Pour ceux du fond ayant pu échapper jusqu’à présent à cette question métaphysique, commençons par un très bref récapitulatif. Festival de Cannes 2017, deux films créent la polémique. Okja de Bong Joon-ho et The Meyerowitz Stories de Noah Baumbach. La chronologie des médias imposant en France qu’un film sorti en salle ne soit disponible en ligne que trois ans plus tard Netflix s’y refuse et veut en réserver la primeur à ses abonnées. Haro des professionnels qui pour diverses raisons ne conçoivent pas qu’un film ne puisse pas avoir de vie en salles.

Un an plus tard, la sortie de Roma d’Alfonso Cuaron en avant première au festival des lumières et son Lion d’or remporter à la Mostra de Venise relance de plus belle un questionnement qui n’avait jamais vraiment cessé. Hormis quelques privilégiés ayant eu l’occasion de pouvoir se rendre à Lyon et obtenir des places le reste du monde devra attendre la sortie début décembre du film sur le service de streaming bien connu. Nombre de remarques seront faites sur le film qui selon les retours se devrait d’être vu en salle pour réellement profiter des intentions de son réalisateur. Cuaron lui-même, admettra que ce film à, de base, était conçu pour une diffusion en salle, mais il n’en renie pas pour autant Netflix qui lui offre l’opportunité de pouvoir toucher un public bien plus vaste. Et là, la première question se pose. On peut s’écharper des heures durant, mais au bout du compte des réalisateurs ou des studios se tournent vers Netflix pour produire ou diffuser leur œuvre.

Il existe un problème de fond. Problème qui fait qu’un Scorcese à la carrière plus que florissante, ou un Cuaron sortant pourtant d’un succès autant financier que d’estime avec Gravity doivent se tourner ver Netflix pour se voir financer ou distribuer. Une frilosité de plus en plus prégnante est en train de plomber la création. Doit-on batailler des années durant pour vendre un projet ou se tourner vers un service de streaming qui dans une quête de respectabilité va vous faire un chèque en blanc. Contrat gagnant-gagnant où Netflix profite de la respectabilité de ces personnalités tandis qu’elles voient la possibilité de continuer leur art. Mais, là ou certains y voient une forme d’inéluctabilité, j’ai personnellement énormément de mal à y voir quelque chose de durable. Le modèle économique de Netflix est assez opaque. La seule chose qui semble prédominer c’est faire grandir leur parc d’abonnées. Pour ceux qui voient dans le modèle économique actuel du cinéma une forme d’injustice où les plus grands succès ne sont pas forcément les meilleurs films, réfléchissez plus à ce qu’est Netflix.

Un service qui va épier votre façon de consommer dans ses moindres détails, ou le succès ne se traduira que par le biais d’algorithmes. Combien d’abonnés ont lancés tels films, à quel moment ont-ils fait une pause, sont-ils allez jusqu’au bout, qu’est-ce qui les a fait partir… Et de façon totalement opportuniste certains films seront mis plus en avant que d’autres. Et à terme, quand le modèle ne sera plus viable, et que la respectabilité ne sera plus le but ultime, mais plus réfléchir en termes de profit ces mêmes algorithmes vont définir la façon de faire des films. Après tout, si 5 millions d’abonnés stoppent un film lorsqu’on tue un chien autant ne plus tuer de chien dans un film. Exemple caricatural, mais que je voulais parlant. Netflix n’est pas un eldorado qui va mettre la création et l’artiste en avant, il n’est pas meilleur ou préférable que le système actuel. Il est juste plus déshumanisé, informe. Une machinerie implacable, tournée vers un seul objectif. Fidéliser une clientèle. Quand ce moment arrivera, les créatifs ne se précipiteront plus autant vers cet « eldorado ».

Netflix n’est pas forcément le diable pour autant, une application fort bien conçue, un catalogue volumineux à portée de main, exploitable sur toute sorte d’écrans. Tout est fait pour profiter à tout instant de ce qui nous réunit tous, le cinéma. Nous entrons dans une génération ou voir son film préféré sur un portable ou sur une télé n’est plus une hérésie. Et prendre une pause puis poursuivre son film sur un autre format d’écran deviendrait presque une norme. Même si j’attache de l’importance à voir une œuvre dans les meilleures conditions possible il ne faut pas nier les réalités. L’autre question qui se pose est, est-ce que les conditions de visionnage peuvent altérer la perception que l’on va avoir du film. Bien sûr que oui, mais cela peut être le cas en salle également. Toute forme d’incivilité, une salle peu confortable ou la technique est dépassée, peut fortement entacher notre appréciation. Mais il n’en demeure pas moins une autre vérité. Ces problématiques pour les salles peuvent se retrouver chez nous. Un téléphone qui sonne, des amis qui arrivent, des parents qui nous appellent, des enfants qui crient des questions intempestives sur le film. Bien souvent les conditions peuvent être plus terribles.

Et il restera une qualité aux films en salle primordiale. Le désir. Choisir son film, payer ou réserver sa place, se déplacer en salle. Tout part d’un seul sentiment, le désir. Nous ne sommes pas avachis sur un canapé ou planter dans un lit. Son ordi portable à nos pieds lançant d’un œil distrait la dernière sortie dont tout le monde parle. Je pense que ce seul sentiment change totalement notre focalisation future sur le film choisi. Malgré les défauts inhérents d’une salle, que l’on partage avec un public d’inconnu. Une fois plongée dans le noir, une seule volonté réside, celle de vouloir s’immerger. Il est plus difficile d’avoir cette implication quand de toute façon on pourra relancer le film à n’importe quel moment. Certains aiment cette sensation de communion, d’instant partagé, d’instant suspendu ou un groupe d’inconnus qui ne partageront peut être aucun mot vont se retrouver réunis avec un désir et si tout se passe bien une satisfaction commune.

Il faudra tout de même relativiser, et ne pas devenir sectaire. La salle n’est pas le seul moyen de nourrir notre cinéphilie. Le cinéma n’est pas né il y a 10 ans. Et une grande partie de notre culture c’est faite bon gré mal gré via des écrans et un système audio plus ou moins évolué. Ce qui n’a pas empêché de vivre au mieux notre passion de faire de splendides découvertes et d’avoir été bouleversé de nombreuses fois. Les meilleures conditions ne peuvent pas toujours être réunies. Il n’empêche que le désir reste et qu’il faut le laisser vivre. Le cinéma a de nombreuses fois cru être en danger. Pourtant il est toujours plus fort que jamais. Arrivée du parlant, télévision, VHS, DVD, téléchargement illégal… tant de fois, le danger semblait incommensurable, pourtant l’envie de raconter des histoires et celle de vouloir en profiter sur le plus grand écran possible restera. Et puis, le parc étant ce qu’il est, il ne suit pas forcément les intentions des auteurs. Combien on put profiter de La Vie de Billy Linn en 120 images par secondes et donc voir le film tel qu’imaginé par son réalisateur.

Pour finir un dernier point qui me dérange avec Netflix, et dont j’ai pu parler brièvement sur Twitter. La déviation de langage avec le « produit » Netflix qui se substitue de plus en plus à la création. En effet, je vois de plus en plus ce tic de langage ou l’on va voir la dernière sortie Netflix, le dernier film Netflix… L’artistique s’efface devant la marque. On considère indifféremment de réelles productions du service de streaming et des exclusivités de distribution comme étant « Netflix » . Toute une part de l’industrie se voit occultée au profit du sacro-saint logo. Sans compter, que de par son mode de fonctionnement, il modélise une nouvelle forme de « marketing ». Générant un « besoin » immédiat qui se voit remplacer aussitôt une nouvelle sortie lancée. L’absence de sortie physique ne permettant de générer un nouvel engouement certains films peuvent se retrouver très vite noyés au fin fond d’un catalogue. Cette culture de l’immédiateté permettra-t-elle de réhabiliter des films injustement boudés. Ce n’est pas, en tout cas, l’insensibilité d’un algorithme qui s’en chargera.

Vaste débat dont je n’ai surement pas fait le tour, mais qui s’avère tout de même assez intéressant dans sa capacité à interroger notre façon d’envisager le cinéma et son avenir immédiat. Toute approximation ou inexactitude dans ce papier ne sera due qu’à ma fainéantise légendaire et à votre extraordinaire mauvaise foi, bien évidemment. Si vous lisez encore ces lignes, sachez que vous devez donc être bien plus patient que moi et allez voir des films, cela reste le plus important.

 

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