Joker, rire pour ne pas pleurer

Seul, avachi dans ce siège inconfortable, face à cette glace qui ne me renvoie que l’image d’un corps putride, celui de mes espoirs déçus. Je glisse mes index à l’intérieur de la commissure de mes lèvres, et tente vainement de faire naître un sourire que mon regard las ne saurait en être témoin. Après tant d’engouement, tant professionnel que public, après son lion d’or à la mostra de Venise, on a beau faire, beau essayer d’échapper à cette déferlante médiatique, une certaine excitation ne pouvait s’empêcher de poindre. Étais-ce donc vrai, Todd Phillips, réalisateur laborieux de comédie pachydermique, s’était il donc révélé. Allait-on voir une symbiose, entre un metteur en scène, faisant enfin exploser son talent dans un cadre qui ne lui était pas habituel, aidé en cela par un acteur en état de grâce, état qui par ailleurs lui est assez commun. Je me vois dans l’obligation de répondre par la négative.

J’ai beau avoir attendu, laissé mûrir le film pour ne plus être dans la déception immédiate, mais la réflexion, rien n’y fait. Ce film est un pur moment égotiste , le cri énervé d’un adulescent sans talent, qui n’a de cesse de vitupérer ses petites colères en se parant d’un fin manteau réflexif sur fond de société en déliquescence, pour paraître ce qu’il n’est pas. Car il n’est pas l’héritier de Scorcese ou de Lumet, il est juste un vulgaire profanateur, s’emparant des cadavres du passé et les transposant sans aucune forme de compréhension. Un élève appliqué, qui ne saurait passer l’exercice d’un regard attentif, une copie sans âme, par un homme qui n’a rien compris de notre monde, pour qui révolte sociale se résume entre méchant possesseur et pauvres. Les pauvres étant une masse grouillante qui n’a de raison d’être que par le nombre.

Le film est incroyablement démonstratif, il n’a de cesse de dire, d’expliquer, le désir permanent d’être à la portée de son public et pour cela, s’appuyer sur une mise en forme prétentieuse dans lequel le regard du public pourra se complaire en se pensant plus brillant qu’il ne l’est. Un métrage qui est une fiche de lecture qui essaie de vous faire croire que vous venez de lire les Frères Karamazov. Dès son introduction, on peut voir ce qui va devenir symptomatique durant les 2 heures suivantes. Une radio allumée nous donne les informations décrivant la déliquescence d’une ville en proie à la grève et l’on voit Phoenix sous un maquillage de clown essayer de sourire sans succès. On nous donne la situation sans jamais la rendre vraiment palpable. La façon de dépeindre la ville ne transcende en rien cette déréliction sociale censée nous amener jusqu’au climax.

Le film porte trop d’attention à son héro,s qui semble être une extension de son réalisateur. Cet être, cherchant désespérément à faire rire, dans une société normée n’acceptant pas un regard différent. Et quand on a lu les interview de Phillips on en ressent que plus le propos. D’ailleurs, cela rend plus compréhensible la complaisance avec laquelle il explique la situation d’Arthur Fleck, qui finit par n’être responsable de rien vu que c’est une société aliénante qui le pousse au meurtre. Il tue, ce n’est pas grave, c’était des riches qui harcelaient une femme, il tue un présentateur, et alors, il faisait partie de cette oligarchie qui l’empêchait de s’exprimer, il fut interné, c’était la faute de sa mère… Dans une société chérissant la victimisation il n’est pas étonnant que ce film trouve un écho aussi favorable.

D’ailleurs, le final voyant Arthur accepter sa condition, ne fait que nous montrer Phillips ivre de gloire voir la foule enfin le déifier, devenue l’icône d’une masse sans visage, sinon le sien, une masse volatile prête à s’approprier n’importe quoi à condition que cela lui soit bien vendu. Un vrai trip égocentrique, magnifié par une prestation d’un Joaquin Phoenix habité, mais bien trop ostentatoire. Le sens de la mesure n’étant pas l’une des qualités de son metteur en scène il n’est pas surprenant qu’il ausculte en permanence les dérives de son acteur, son corps décharné dont les os et les muscles deviennent des protubérances informes, symbole de ses fractures psychique. Le seul problème étant que l’on peut se demander ce que l’on cherche à nous raconter au-delà de la possible mise en abîme des atermoiements ineptes de son metteur en scène.

Car, nous jeter au visage que l’on ne peut plus rire de tout, cela fait un peu léger pour le nouveau Taxi Driver. Un homme devient l’icône involontaire d’une révolution comme dans Mr Robot. Un triple meurtre motivé par de la légitime défense qui trouve un écho positif chez le peuple n’est pas sans rappeler Un Justicier dans la Ville. Les errances d’un être abandonné et en marge de la société qui semble trouver une échappatoire dans une romance fictive ne serait-ce pas Taxi Driver. Un comique raté qui harcèle un humoriste vedette pour avoir droit à son heure de gloire ressemble à une lointaine digression de La Valse des Pantins… Voilà ce qu’est le film, un vulgaire assemblage d’un élève studieux, qui recycle sans jamais atteindre la maestria de ses modèles, car il n’a aucune vision, strictement rien à raconter, mis à part lui-même.

Au bout du compte, un film que je n’ai sincèrement pas apprécié, et qui finalement ne rend pas honneur à la prestation habitée de son interprète principal. Un succès immérité qui ne survivra sans doute pas au-delà de l’instant. Quand les cris enamourés, seront remplacés par le prochain film que l’on se devra d’aimer, et que l’on se rendra enfin compte que derrière un acteur, aussi bon soit-il, ne se cache que le vide.


Joker de Todd Phillips sorti au cinéma le 9 octobre 2019 et d’une durée de 2h02

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