[Halloween] Les Innocents, dans notre monde à nous

Après un petit intermède clownesque, je suis de retour sur l’autoroute de l’angoisse. Une autoroute que je vais emprunter dans le mauvais sens, pour faire un retour dans le passé, et plus précisément en 1961. Les Innocents, de Jack Clayton, est une d’adaptation d’un roman d’Henry James, Le Tour d’écrou, qui nous narre l’histoire d’une gouvernante engagée par un riche célibataire pour garder ses neveux. Le film, partage de grandes similitudes avec La Maison Hantée de Robert Wise. Leur histoire s’articule autour d’une femme, dont les désirs refoulés, vont rejaillir sur son entourage ou son obsession, indiscutable, car pourvoyeuse d’un possible répit dans une vie totalement vaine, va déboucher sur une fin aussi désespérante qu’inéluctable. Le tout sur fond de demeure gothique, propice à l’horreur sépulcrale sur fond de mysticisme inhibiteur.

Le film démarre de façon très dérangeante, après avoir écouté une comptine chantée par une enfant, on peut voir deux mains jointes simulant une prière et la voix interne de l’actrice s’adjurant de ne vouloir, que sauver ces enfants. Un fondu enchaîné nous amène à une scène représentant peut-être le passé, en tout cas c’est ce que le montage semble vouloir souligné, et à voir cette femme au moment ou elle va décrocher son emploi de gouvernante. Cette juxtaposition inspire le malaise, nous questionnant sur la nature même du personnage. Ce personnage va-t-il sombrer dans un enfer l’amenant à cette scène ou bien n’est-ce qu’une vision de son for intérieur, symbolisant le besoin impérieux, pour des raisons encore ignorées, de s’imposer en sauveuse. Le malaise vient rapidement, entre le doute qui s’impose à nous sur l’empathie qui peut nous gagner et l’inquiétude sur une folie présupposée.

La scène de l’entretien et sa mise en scène restent très importantes quant à la compréhension du personnage. C’est l’une des rares scènes où l’on joue sur la distance entre le personnage de Deborah Kerr et celui de l’oncle. La focale, appuie l’éloignement implicite qu’il existe entre elle et l’oncle, personnage masculin et ouvertement sexué. L’embarras est renforcé par le jeu de Deborah Kerr qui semble en permanence sur la défensive ou le gène et semble même pris en défaut quand l’oncle lit la lettre mettant en avant ses motivations, où elle dit apprécier les enfants. Cette réaction, semblant venir en porte à faux avec celle d’ouverture, sème le doute en nous et nous prépare avec brio à ne jamais avoir de certitude jusqu’à la fin du métrage. Ou est la vérité, notre regard ne serait il pas biaisé en acceptant le point de vue que semble nous imposer la mise en scène. Doit-on vraiment accepter que la gouvernante ait l’héroïne du film dans toute l’acception du mot.

La félicité qui semble être la sienne, à l’approche de la demeure, renforce le sentiment de nécessité qui semble prévaloir dans les agissements de Miss Giddens. Ce qui pourrait amener à penser que tout ce qui va en découler, n’est que l’oeuvre d’un esprit perturbé ne pouvant survivre qu’à travers une souffrance qu’elle génère que pour mieux la soigner. Mais rien ne semble évident dans ce film, qui porte tant sur le trouble de la perception, que celui des faux semblants. Comme sa première rencontre avec Flora dans le reflet de la rivière, semblant vouloir asseoir notre acceptation future quant à la réalité de la possession de l’enfant par l’ancienne gouvernante morte noyée. Sa joie à la vue des roses dans un vase à l’entrée du manoir, roses qui vont se faner à son toucher accentue le sentiment de perdition du lieu ou de celle qui l’envahit.

C’est un de ses films perturbant, car il ne joue pas sur une horreur évidente, ici tout est purement psychologique, et en jouant sur le doute de la perception des choses nous pousse à nous remettre en question. Selon notre inclination à croire en la vérité surnaturelle ou la possible folie de cette femme c’est notre propre humanité qui est questionnée. Clayton va souvent jouer sur les panoramiques et le déplacement des acteurs pour appuyer leur évolution tant dans le cadre que dans la hiérarchie implicite dans la maisonnée. Souvent, il jouera sur le cadre, qui semble envahi par la tête des enfants écrasant littéralement le corps de Miss Giddens, leurs agissements prêtant souvent aux troubles et au jeu du double sens.

Pris entre cette double symbolique, laissant à penser d’un côté, à un possible inceste entre deux enfants délaissés dont le petit garçon par atavisme aurait hérité de la propension aux péchés de l’oncle. Et de l’autre côté, une femme perturbée, rejetant la figure masculine et le sexe, peut être à t elle subit elle-même des violences, qui va finir par reproduire une histoire, dans laquelle elle finirait par exorciser le mal de cet homme en devenir, mais encore sauvable de par son âge. Un film qui fait office de miracle dans la filmographie de son réalisateur, d’une profondeur rare et à l’interprétation sans faille. La splendeur du noir et blanc, le jeu sur les lumières accentuant la perdition des âmes fait que ce film mérite d’être vu et revu.


Les Innocents de Jack Clayton sorti au cinéma le 1 er avril 1962 et d’une durée de 1h39

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