Green Book : Sur les routes du sud, on the road again

Green Book : Sur les routes du sud, on the road again

Je commence ce papier et une question me taraude. Green Book fait-il partit de ces films ayant profité de circonstances favorables et de la qualité de son lobby. Ou bien est-ce un de ses films qui vont vraiment rester en tête et laisser une trace durable. Les émotions qu’il a su susciter sont diverses. Si une grande partie du public semble en louer l’aspect feel good, une autre en a détesté avec virulence la complaisance qu’il peut dégager. Au-delà des qualités ou défauts réels que peut avoir un film, de plus en plus les questions sociétales prennent le pas. Tout se juge à l’aune d’une certaine morale, qui peut s’avérer fort changeante, et l’on en oublie qu’un film c’est aussi des images, du son, une mise en scène, des interprétations. Si le prisme sociétal, politique est un regard important à porter sur n’importe quelle œuvre, cela ne peut être l’unique baromètre définissant si un film est bon ou mauvais. Green Book est-il finalement un bon film à la morale douteuse.

Si vous êtes ici, je pars du principe que vous connaissez l’histoire. Sachez tout de même que l’on nous narre les pérégrinations dans le sud ségrégationniste de Tony Lip et Doc Shirley. Tony Italo-Américains va se retrouver à être le chauffeur d’un pianiste de génie Afro-Américains lors d’une tournée dans le sud des États-Unis. La rencontre de deux mondes que tout semble opposer, mais qui par la force des choses vont se trouver changer à jamais. Si l’on prête attention à la façon dont nous était vendu le film, on pouvait penser se retrouver face à un road movie ou deux hommes, qui n’auraient jamais dû être destinés à se croiser, vont devoir s’appréhender et faire tomber les barrières sociétales qui leur étaient imposées. Un raciste notoire devant conduire un noir pendant les huit semaines de sa tournée. Et pour dire la vérité, ce n’est pas ça du tout. Ou en tout cas pas totalement.

Pendant une bonne heure, on fera face à un vrai film de lutte des classes. Tony n’est pas cultivé, pas toujours compréhensible et à tendance à régler les problèmes par la violence. Tandis que Doc Shirley est un homme lettré, pondéré, à l’articulation parfaite. Dès le début du métrage la mise en scène met en avant cet antagonisme qui semble dans un premier temps prépondérant par rapport à la question raciale. Tony nous est montré comme videur au Copacabana, le rouge y prédomine. Colère, violence, sexualité… Tout ce qui prédomine la vie de ce night-club. Tony interprété par Viggo Mortensen, lui-même habillé de rouge, habite le lieu. Filmé au plus prêt dans sa veste rouge sang, il en symbolise la violence sourde prête à rugir. Il est l’animal dans son habitat naturel.

Lorsqu’il ira postuler pour le poste de chauffeur, la symbolique s’inversera totalement. À l’intérieur du Carnegie Hall il semble perdu au milieu du cadre entouré des fauteuils rouges du spectateur, de la tenue rouge du valet, de Doc Shirley assis sur son « trône », surplombant littéralement Tony. Il sort de son milieu et les relations de force ne sont pas celles auxquelles on pouvait penser. Il s’agit du privilégié face au prolétaire. D’ailleurs, on jouera très souvent de cette ambivalence pour générer des situations humoristiques en abusant de l’air pincé de Mahershala Ali face à cette déconcertante nonchalance dont peut faire preuve Tony. La question raciale rentrera en jeu quasiment au bout d’une heure quand Shirley se fera agresser dans un bar.

C’est à ce moment que le film bascule, et alors qu’il cherchait sciemment à rendre quelque peu détestable Shirley, il va nous rendre plus compréhensibles ses réactions. D’ailleurs assez intelligemment le film démarre le processus d’empathie pour le personnage de Mahershala par le biais de la scène des poulets frits, précédent la scène de l’agression. À partir de ce moment, Tony va se révéler plus protecteur, tout en conservant une certaine ambivalence. est ce qu’il l’est pour respecter les termes de son contrat ou bien est-ce leur relation qui évolue. Sans trop vouloir en dévoiler à compter de ce moment la question raciale devient le cœur du film. Tony protégeant son patron prend conscience de l’abjection qu’est son quotidien tandis que Shirley cherche à faire évoluer socialement Tony.

La photographie est léchée, la mise en scène intéressante est significative, les émotions affleurent de façon efficace et si je m’arrêtais d’écrire ici on pourrait penser que les critiques sont de bien mauvaise langue et qu’il s’agit d’un très bon film. Malheureusement, je me dois à présent de passer aux défauts du film. Quand on cherche à allez au-delà, des émotions simples, que le métrage semble vouloir procurer, je n’ai pu m’empêcher de ressentir comme un arrière goût amer. Le sentiment d’avoir vu une œuvre roublarde qui plus que raconter une histoire cherche à nous vendre de façon arbitraire une morale sirupeuse.

Chaque scène est savamment calculée pour ne jamais heurter. Toute forme de violence raciale est totalement édulcorée. Chacune de ses scènes nous étant toujours appuyées en amont pour éviter toute forme de surprises dérangeante. L’agression physique est d’abord racontée à Tony qui n’arrive qu’à la fin de celle-ci. Shirley voulant s’acheter un costume, tout dans la mise nous fait comprendre que l’on va assister à un rejet. Tout est trop mécanique, et pensé. Ce n’est pas la violence que l’on veut nous montrer, mais uniquement les réactions de Tony face à celle-ci, et comment cela va changer Shirley.

Le réalisateur s’appuie tellement sur le personnage de Tony qu’à aucun moment il ne nous le rendra détestable. On le voit bien être violent en début de film, mais contre quelqu’un qui le méritait. Ensuite, on le voit comme un mari aimant, attaché à sa famille. Et bien que l’on nous surjoue la scène des verres pour nous le présenter comme un homme raciste, rien n’appuiera ensuite cette assertion. À aucun moment, il ne sera irrespectueux envers un personnage de couleur, tout est fait pour nous le rendre attachant. Il est l’âme du film et la fin appuie cette assertion vu qu’elle tournera autour de deux évènements, Tony se refusant à ce que l’on emploie le mot nègre et Shirley décidant de passer les fêtes avec la famille de Tony.

D’ailleurs, le choix final de Shirley, est parlant de ce que peut véhiculer le film. On le voit au début du film dans ses appartements, fier, entouré de décoration africaine, dans une pièce illuminée, alors qu’à la fin il est seul dans l’ombre et ne semblant absolument plus à sa place. C’est à ce moment qu’il décide de rejoindre la famille de Tony. C’est à croire, que le film cherche à nous démontrer que Shirley, était finalement un personnage faux, qui s’appuyait sur ses racines illusoires, ne parvenant pas à trouver sa place. Alors que finalement? le comble du bonheur pour lui, ne sera pas de se rapprocher de sa famille, dont on parle plus tôt dans le film, mais bien d’intégrer une famille blanche pendant les fêtes de noël.

Au bout du compte est-ce un bon film, oui. Il est terriblement efficace, une formule comme savent si bien faire nos amis d’outre-Atlantique. Un duo d’acteur au diapason, une succession de scène qui sauront toujours nous décocher le sourire ou la larmichette au moment voulu. Mais la mécanique trop bien huilée et la redondance de sa seconde partie en atténuent l’impact. Le formatage trop évident de son écriture en finit par le rendre dérangeant. Le sentiment, d’avoir suivi pendant deux heures, un sentier que bien trop de films ont utilisé avant lui en atténue la portée émotionnelle et sa persistance en mémoire. Pour finir un film assez oubliable à la morale un brin dérangeante.


Date de sortie : 23 janvier 2019 (2h 10min)

Réalisé par : Peter Farrelly

Scénarisé par :  Nick Vallelonga, Brian Hayes Currie, Peter Farrelly Will Fetters

Direction de la photo : Sean Porter

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