Glass, fin d’une trilogie, deliquescence d’un artiste ?

Glass, fin d’une trilogie, deliquescence d’un artiste ?

Je ne vous cacherais pas qu’il m’a été compliqué, de trouver l’angle avec lequel j’allais attaquer ce film. Une simple critique, énumérant mes sentiments et ressentiments envers l’œuvre. Cela aurait était quelque peu limité, et il en aurait résulté une vision trop parcellaire. Pour être sincère, mon visionnage de Glass fut quelque peu douloureux. Une sensation, désagréable, accentuée par le fait d’avoir vu les deux films précédents quelques jours avant. Le sentiment qu’un réalisateur en même pas 20 ans aurait perdu la sève à laquelle s’abreuvait son imaginaire. Un magicien qui recyclerait ses effets de manche, espérant que les passions du passé cacheraient la réalité du présent. Mais, suis-je trop dur. C’est pour cela que je vais tenter d’avoir une vision plus globale. Tenter de percevoir, en analysant brièvement ces trois films, les intentions de M. Night Shyamalan. Et, avec la prétention qui me sied si bien, vous dire en quoi celle si sont brillamment mis en œuvre, ou pas.

Incassable, un classique instantané

Incassable, sorti il y a déjà plus de 18 ans, confirmait sans peine le talent de son réalisateur. Même si pour être parfaitement honnête, il faut admettre que faisant suite à Sixième Sens, le film eu un accueil plus que mitigé. Tant les critiques, que le public, lui réservèrent un accueil plus que froid. Et quand bien même, le temps, a tendance à œuvrer à sa réhabilitation; il n’en conserve pas moins, auprès du public, une image assez austère. Ce qui est bien dommage pour une œuvre qui se révèle dense et incroyablement riche. Sorti à une époque où le spectateur n’est pas encore rompu aux codes du genre, le film développe une introspection sur l’humain et la famille à travers le mythe super héroïque.

Tout démarre sur un plan séquence nous montrant la naissance d’Elijah. Lourde de symbole elle nous montre une femme venant d’accoucher, allongée elle porte son bébé qui pleure en permanence. Les différents protagonistes qui vont interagir avec elle, sont vus à travers le miroir situé derrière la mère. Dès les premières images, Shyamalan, développe la caractérisation de son personnage. Il ne sera vu, par ceux qui l’entourent, qu’à travers sa condition d’ « homme de verre ». D’ailleurs la caméra ne quittera son axe pour filmer frontalement le médecin, que lorsque celui-ci récupèrera l’enfant et verbalisera sa condition. Sa vraie entrée dans le monde se fera par le prisme de sa maladie. L’une des plus grandes réussites du film est d’avoir su allez à l’essentiel, effaçant toutes scories inutiles pour juste raconter son histoire par l’image et l’évolution de ses personnages.

La compréhension d’Elijah se fera à travers deux flashbacks. Le premier, développé ci-dessus, et le second arrivant plus tardivement, à son adolescence. Là encore la brillante mise en scène de Shyamalan nous dit tout en peu de mots. Cela débute sur une discussion avec sa mère, vue à travers le reflet d’une télévision éteinte. Encore une fois, l’idée que sa condition, subie, en fait un être qui n’est pas totalement de ce monde, il n’est qu’un reflet. Mais, un cadeau de sa mère, va bouleverser la donne et le faire basculer d’un être soumis aux affres de son affection, à celui d’un homme choisissant son destin. Là encore la mise en scène est lourde de sens. Lorsqu’Elijah ouvre son cadeau, un comics, la caméra se positionne au-dessus du livre. A l’ouverture du papier cadeau la BD est à l’envers, opposé à Elijah. Cela renforce une fois de plus son côté antinomique au monde. En repositionnant le comics à l’endroit, face à lui, il s’approprie sa vie en lui définissant un sens et un but, et s’oppose pour la première fois à son destin. La caméra en faisant un panoramique à 360 degré pour finir par faire face à l’enfant, marque l’évolution à venir de la perception du monde sur celui-ci. Il vit une deuxième naissance, celle du choix et rentre de plain-pied dans un avenir qu’il définira.

D’ailleurs tout le film tourne autour de cela, le choix, contre la fatalité du destin. Elijah veut allez contre la nature et s’autodéterminer, tout comme David Dunn. Même si les raisons divergentes de leurs choix, vont conditionner leur rapport au monde et leur sens moral. Le choix d’Elijah résulte d’un rejet, et, est purement égocentrique. Là où le celui de David est altruiste. Certes le gain est personnel, l’amour de celle qu’il aime, mais le sacrifice dont il est issu, sous-tend un désir d’ouverture vers l’autre. Et, à travers l’évolution de David Dunn, Shyamalan va questionner la cellule familiale. Le couple autant que le rapport à la parentalité. David se rendra compte que ses choix ont des conséquences. Si refuser son potentiel lui a apporté le bonheur, réprimer sa nature ne mène qu’à la dissolution de celui-ci. Finalement, c’est quand David embrassera sa nature, et adoptera la voie de l’héroïsme, qu’il retrouvera l’affection de sa femme. Les sacrifices sont nobles, mais un accomplissement personnel reste nécessaire pour cimenter le couple. Un couple, est fait d’individualités qui doivent s’épanouir en tant que telle, pour pouvoir envisager sereinement et sans restriction la vie à deux. A travers le fils, on peut voir également, la construction psychologique d’un enfant à travers la vision idéalisé de son père. Vision mis en exergue par les problèmes du couple et l’éloignement affectif du père. Voir en cet homme un héros, l’aiderait à accepter cette absence affective, une plus grande nécessité, quasi divine entrant en œuvre.

Des thèmes nombreux, dont je ne fais qu’effleurer la profondeur, mais qui ne se substituent pas à l’histoire qui nous est racontée. Tout fait sens par l’histoire, tout est appuyé par la mise en scène. L’évolution de protagonistes, leur interaction sont génératrice de sens. Le micro influe le macro, ce qui rend l’émotion éminemment perceptible. Le film se mettant à hauteur de l’humain. La narration est d’une fluidité exemplaire et semble expurgé de toutes scories. Du vrai beau et grand ouvrage.

Split, retour en demi teinte mais à l’incroyable profondeur

Sa suite, Split, envahira nos écrans 16 ans plus tard. Dans sa narration Split semble être le contrepoint d’Incassable, son effet miroir. Là encore le cœur du récit se fera autour de deux protagonistes. Et encore une fois ce sera la lutte du choix contre le destin. Un destin cruel qui prendra le visage rassurant de la famille. Ici vole en éclat l’idée d’un possible cocon protecteur. A l’inverse d’Incassable la famille, sera à l’origine d’un trauma commun, qui amènera ces deux êtres à des destinées diverses, mais un enfermement commun. Là ou Incassable s’ouvrait sur l’antagoniste, Split s’ouvrira sur la « victime ». Esseulé, le regard dans le vide, à moitié caché par une plante, dans l’agitation d’un restaurant, on ressent pleinement sa solitude. Comme pour Incassable la compréhension de son état se fera par le biais de flashbacks. Et encore une fois, antagoniste comme protagoniste, se révéleront des victimes soumises aux afflictions sociales, aux insuffisances de la nature…

Tous deux, auront subis la violence physique et sexuelle d’un parent proche. Là, ou Kevin s’échappera en son for intérieur, en démultipliant des personnalités garante de son bien-être, Casey semble juste s’être éloigné du monde. Kevin, finira par développer une personnalité violente, qui visera à punir ceux qui n’ont pas était broyés par la vie. Là ou il trouvera un réconfort dans la violence, et à l’instar d’Elijah, basculera du côté obscur de la nature humaine; Casey verra sa nature induite par un choix, celui de ne pas tirer sur son oncle. Encore une fois la notion de choix et d’auto déterminisme. Les violences, les injustices que l’on subies ne nous définissent pas, seuls nos réactions envers celle-ci le font. Kevin déploie une forme de secte interne, ou seule la croyance en la bête, par ses multiples personnalités, peut lui donner corps. Kevin par essence est toujours humain et littéralement se dissocie des actes malveillants commis. Là ou un Elijah embrasse sa nature maléfique, chez Kevin cela relève plus de l’instinct de survie. L’homme qui dresse un mur entre lui et le monde reste malgré tout une âme qui peut être sauvé. Si dans Incassable les choix était fait en toute conscience ici ils sont limite intuitif et en réaction aux traumas endurés.

Casey par essence semble emplie de compassion et profondément empathique. Cela se révèle très rapidement par son comportement avec ses « co-détenues ». Sous des airs froid et distant son premier réflexe est de protéger. Même si l’on ressent un fort instinct d’auto préservation sa nature prend le dessus. Cette même nature pouvant seule apaiser la bête et amener Kevin à se découvrir au monde. Une relation belle et bête entre les deux qui trouvera sa résolution dans Glass. Kevin, en acceptant la compassion, voit ses maux apaiser et la possibilité de retrouver la lumière. Casey, en dissipant les tourments de celui qui aurait pu faire office de bourreau, entérine son « choix » d’enfant de ne pas tirer sur son oncle, et parvient à une forme de paix intérieure. Encore et toujours des thématiques fortes sont présente, et approfondissent ce qui avait était introduit dans le métrage précédent. Mais le film, au contraire de son prédécesseur, perd en efficacité ce qu’il gagne en circonvolution inutile et déficit d’attention. D’une durée plus longue de 15 minutes, le métrage semble se perdre entre ce qu’il désire raconter, et la nécessité de préparer sa future suite.

La présence du Dr Fletcher, comme thérapeute de Kevin, qui n’apporte rien au récit, par exemple. Elle ne semble n’être là que pour rationaliser l’apparition de la bête en fin de métrage. Toutes les informations auraient pu être apportées via les confrontations entre Kevin et les trois filles enlevées. Cela apporte des moments de « respiration », qui atténue le côté oppressant du huis clos mise en place. On sent ce nouveau besoin de didactisme, de Shyamalan pour son public, qui trouvera son apogée avec Glass. Là où sa mise en scène se suffisait à elle-même, ici, tout est surligné. Un flashback, auparavant, suffisait à nous faire comprendre les pivots narratifs conditionnant la personnalité de ses protagonistes. Ici ils font office d’éléments de suspens, tout au long du métrage, sensé amené à la compréhension de leur trauma similaire au moment de la confrontation finale. Tout ceci alourdi la narration qui perd en fluidité. A trop accompagner son spectateur on finit par le perdre.

Glass, une catastrophe émouvante

Le succès probant de Split, et le retour en grâce de son metteur en scène, amènera la suite qui semblait promise par sa scène finale. Le malheur de Glass, c’est que les défauts que l’on pouvait voir émerger dans split, reviennent ici au cœur même de la narration. Ses personnages ne sont plus que des archétypes. Le réalisateur se contente des symboles qu’ils représentent et ne racontent plus rien. Certes, les thématiques déjà développées trouvent ici leurs conclusions, et se révèlent même assez émouvantes, mais elles se font au sein d’un récit qui n’a rien à dire ou presque. Les situations sont tellement grotesques, que l’on est en droit d’espérer y voir une intention d’auteur. On ne peut pas, humainement, aligner tant de poncifs. On espère que tout ceci cache un cynisme et une ironie mordante. Mais je peine à y croire. Tout d’abord, Shyamalan a déjà démontrer ne pas être de la plus grande finesse dans le cynisme. Rappeler vous La Jeune Fille de l’Eau et ses atermoiements pré pubères contre la critique cinéma. Et quand bien même, dans notre immense mansuétude, on pourrait  y voir une forme d’ironie mordante et moqueuse contre ce que qu’est devenue le genre super héroïque. Mais pour qu’il y ait ironie il faut qu’il y ait contrepoint. Il faut allez au-delà de la simple illustration.

Jusque-là, il avait un désir profond d’ancrer son histoire dans la réalité, en « normalisant » ses protagonistes. Ici, on se retrouve propulser dans une histoire maniant sans recul, le grand guignolesque. Une organisation millénaire cachant les super héros au grand public, une institution ou l’on essaie de persuader, ces mêmes super héros, du caractère affabulatoire de la certitude de leur condition héroïque. Cette même institution alignant les clichés d’un quelconque DTV, le surveillant sadique, les employés incapables de gérer de tels prisonniers, alors qu’ils sont employés par un organisme à même de comprendre à quoi ils ont affaire. Elijah dont le plan pour s’échapper semble avoir autant de consistance que le scénario du film. Tout se fait en dépit du bon sens, et sans aucune tentative de poser ses péripéties sur des bases solides, rendant le tout cohérent. Et encore une fois, pointé du doigt les faiblesses d’un genre qui s’est emparé de nos écrans depuis 10 ans, d’accord, mais sans contrepoint ni remise en question de celui-ci cela reste de la démonstration par l’absurde.

Et ne le pense pas cynique au point, de vouloir nous montrer l’inanité de ce que l’on loue depuis tant d’années, en débarrassant le récit de ses oripeaux de budget de centaine de millions, pour en démontrer la vacuité. Malheureusement, la démarche semble être totalement sincère et à prendre au premier degré. Incroyablement verbeux, ne faisant preuve d’inventivité, d’audace qu’a de bien trop rare moments. Le métrage, encore plus long que le précédent, se perd dans l’inutile et le redondant. Certes la relation Casey/Kevin est touchante, même si ramené de façon quelque peu abrupte. Mais Elijah/David sont les grands oubliés du film. Aucune évolution. 19 ans sont passés qui aurait pu être 2, hors mis les visages qui par la force des choses ont subi les tourments du temps, rien n’indique dans le récit, une quelconque évolution. Elijah reste cette force intellectuelle inamovible voué aux mêmes obsessions. David est devenu un « vigilant » qui travaille de concert avec son fils, mais au-delà de ça absolument rien. Même la mort de sa femme sera tout juste évoquée. Pourquoi intégrer Split à cet univers si c’est pour le laisser de côté.

Hors mis ceci, ce film, clôturant cette trilogie, pousse ses thématiques jusqu’à une conclusion dramatique. D’ailleurs il me faut souligner cette fin quasi mystique. Alors que jusqu’à présent il était question de choix et de foi, ils étaient personnels et ne concernaient que l’humain, malgré leur portée universelle. Ici on finit sur un sacrifice visant à propager une parole. David le père, Kevin le fils et Elijah l’esprit, formant une trinité divine. Une trinité, dont le martyr sacrificiel sur l’autel de l’acceptation, du croire en soi et en ses capacités facilitera la propagation. Shyamalan ne fait qu’utiliser le vecteur super héros pour véhiculer ses propres obsessions. Un genre, qu’il ne semble pas maîtriser plus que cela, au-delà de ses plus aberrants clichés.

Et si tout ceci reste fort intéressant je suis malgré tout encore une fois forcé de mettre en avant un problème interne au récit. La propagation virale du message grâce à des vidéos détournées. A quel point faut-il avoir une méconnaissance absolue de ce qu’est internet actuellement pour croire que ces vidéos pourraient révéler au monde entier l’existence des super héros. Une fois de plus la structure du film dessert totalement la portée du propos. Une trilogie passionnante, prise dans son ensemble, mais dont les défauts viennent phagocyter la profondeur. Un diamant recouvert de zirconium, qui ne se révèlera qu’au plus patient et aux plus curieux. Mais qui n’en sera pas moins très frustrant par rapport à ce qu’elle aurait dû être.

 

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Cet article a 5 commentaires

  1. Un très bon film, un bon film et un film ultra-moyen. Incassable est le seul film que je trouve quasi-irréprochable de Shyamalan, réalisateur au combien prétentieux qui joue souvent au petit malin alors que ses récits sont souvent mal foutus. Tu peux mettre ce que tu veux en twists, si tu tiens par la main ton spectateur tout le temps ou que le récit ne tient pas la route, ça se cassera la gueule. Dans Incassable et même dans Split, on est loin du récit à twist. La révélation autour de Jackson n’est qu’accessoire et ne remet pas tant en cause ce qu’on a vu avant. Pour Split, on nous amène à la bête durant tout le film, donc ça passe. Mais dans Glass, il retombe dans ce travers et donc on se tape un twist à la con qui ne tient pas debout. Sans compter des énormes casseroles comme cet hôpital qui n’est absolument pas surveillé et où les patients se baladent comme ils veulent. Sarah Paulson dont on ne croit jamais à ses théories, car… on a vu les deux autres films avant. Donc comment peut-on croire que ces gens n’ont pas des capacités ? Ce qui nous amène bien évidemment au twist qui paraît encore plus pété que pété. Il y a des choses intéressantes mais quelle tristesse de faire une trilogie pour amener à ça.

    1. La vacuité de Glass face à la quasi perfection d’Incassable ne m’évoque que de la tristesse

    2.  » Sarah Paulson dont on ne croit jamais à ses théories, car… on a vu les deux autres films avant. Donc comment peut-on croire que ces gens n’ont pas des capacités ?  »

      Le but n’est pas que nous spectateurs croyons que ces gens n’ont pas ces capacités, le but est que les personnages croient en leur for intérieur qu’ils n’ont pas ces capacités, et Sarah arrive à les faire douter, jusqu’à ce que Glass les remette dans le « bon » sens.

      1. Le fait que l’on puisse trouver du sens à quelque chose ne veut pas forcément dire que ce quelque chose est fait brillamment.Alors à travers le psy et cette société secrète on peut y voir symboliquement une frange de la société cherchant à niveller la part créative qu’il y a en chacun de nous pour nous faire rentrer dans une norme. Mais quand bien même on peut y trouver des intentions la mise en œuvre grossière et parfois grotesque dessert les intentions de base.

        1. Lionel dit exactement ce que je pense. La manière de le faire ne tient pas debout car même les personnages concernés n’y croient pas. Dunn lui suggère qu’il ne voit absolument pas le rapport, Kevin encore moins en suggérant des faits incroyables qui n’ont pu se faire tout seul et pareil pour Jackson qui n’est pas dupe. Aucun ne croit en ce qu’elle dit et le spectateur encore moins.

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