Déjà vu, à voir et à revoir

Déjà vu, à voir et à revoir

Tony Scott est sans nul doute l’un des réalisateurs les plus mésestimés et les plus absents de toutes discussions cinéphiles. Sans doute un peu dans l’ombre de son grand frère Ridley Scott, considéré à tort comme un faiseur de divertissement au style visuel marqué, mais manquant de fond. Il n’en reste pas moins un vrai artisan de talent qui a toujours su mettre à profit son inventivité visuelle au profit d’histoire solide et bien moins simple qu’il n’y parait. Plutôt que faire un rapide tour de sa filmographie longue de 17 films, je vais m’attarder sur l’un de ses derniers films très injustement tombés dans l’oubli.

Déjà vu, est centré sur le personnage de Doug Carlin interprété par Denzel Washington. Troisième participation en date, entre le réalisateur et son acteur fétiche le film nous raconte l’histoire de cet agent de L’ATF qui va se retrouver à enquêter sur un attentat terroriste à bord d’un ferry de la Nouvelle Orléans. Le début du film est assez exemplaire sur le plan du rythme comme de l’efficacité. La liesse de l’embarquement juxtaposer au début d’angoisse de la découverte de la voiture piégée par un membre de l’équipage. Don’t worry baby des Beach Boys préfigure la macabre découverte, une chanson aux apparences joyeuses qui cache un fond bien plus sombre. L’arrivée de Carlin se fait sur un ralenti posant parfaitement son personnage. Dans la folie ambiante il ne perd pas son calme. Son intelligence et son acuité le placent dans un monde différent. Il va à son propre rythme et ne rate rien. On verra dans ses premiers dialogues qu’il cache ce talent derrière une certaine nonchalance et un sourire de façade. La encore, une apparence joyeuse qui cache quelque chose de plus profond. Dès le début de son film Tony Scott nous dit que le film est bien plus que ce qu’il veut paraître, bien plus qu’une simple enquête sur fond d’attentat à la bombe.

La façade se fissurera une première fois lorsqu’il ira s’entretenir avec le père d’une victime dont le corps semble s’être échoué avant l’explosion elle-même. Lors de son départ le père lui imposera de récupérer de nombreuses photos de sa fille. Pour qu’elle devienne importante pour lui. À ce moment, un léger zoom se fera sur son visage. Il semble s’adresser à nous. Un message du réalisateur à son public, qui nous intime une introspection, faire fi du divertissement et s’attacher à l’humain. Lorsqu’il va faire son compte rendu au responsable de l’enquête du FBI, dans le champ contrechamp du dialogue en cours, des étincelles générés par des travaux apparaissent en arrière-plan du visage de Denzel Washington derrière un air calme, apaisé et professionnel quelque chose bouillonne en lui. Encore une fois le jeu des apparences, le regard qui prédomine, mais peut nous tromper. Son efficacité ayant été reconnue il se retrouvera au sein d’une unité menée par Val Kilmer qui peut, par le biais d’une nouvelle technologie, avoir une vision du passé en flux continu remontant à 4 jours. Et là, on peut ressortir deux points très intéressants de cet acte de l’histoire.

Une première lecture, plus premier degré, dans la continuité de la narration. Un groupe de techniciens pénétrant la sphère intime de tout un chacun  pour le « bien fondé » d’une enquête en cours. Qui n’est pas sans rentrer en résonance avec Ennemi d’état du même réalisateur, sauf que cette fois-ci nous nous plaçons du côté des « voyeurs ». Constat d’une réalité bien actuelle. À l’aune de mesures d’urgence, pour le bien de tous et faisant fi de toute liberté individuelle. La légèreté des techniciens, dans un premier temps, face aux images qu’ils manipulent montrera bien l’absence de conscience de ceux-ci face à ce qu’il manipule. Tony Scott développe également une histoire d’amour impossible. Carlin s’attachant au personnage de Claire Kuchever, soulignant une solitude personnelle qui apparaissant déjà en filigrane jusque-là. Ceci est parfaitement mis en évidence par la mise en scène. La première fois qu’il la voit, son visage envahit l’écran et semble  totalement dominer et absorber Washington. Par le biais d’un contrechamp où la caméra semble positionner derrière l’écran qui diffuse les images leurs deux visages, semble juxtaposer et regarder dans la même direction. En une simple scène, toute l’histoire d’amour est mise en place.

D’ailleurs, cette partie n’a pas été sans me rappeler Failan de Hae-sung SongFilm magnifique et désespéré où un homme après avoir contracté un mariage en blanc avec une inconnue se voit contraint suite à son décès de devoir partir récupérer ses affaires et lors de son périple il va tomber amoureux du souvenir qu’elle aura laissé sur son passage. Et je ne manquerai pas de parler également de Il Mare, de Hyun-seung Lee. Film ou un homme et une femme vont communiquer par courrier avant de se rendre compte qu’ils habitent la même maison, mais à deux temporalités différentes. Deux réalisations coréennes brillantes et touchantes que je ne saurais trop vous conseiller.

Comme je disais une première lecture en appelle une seconde et c’est donc sur celle-ci que nous allons nous attarder à présent. Je ne peux m’empêcher de voir sur cette partie une mise en abime du métier de réalisateur. En effet une « bande » de techniciens se voit contrainte de recruter Carlin pour avoir une vue globale et savoir vers quoi diriger le regard. Carlin en choisissant ses plans, ses cadres mets littéralement en scène l’attentat pour en remonter le fil jusqu’au terroriste. Comme sur un tournage les scènes peuvent être montées à l’envers. Le héros démiurge, tombe amoureux de sa création. Création qui va peu à peu lui échapper pour avoir une vie propre. Une consistance qu’il voudra s’approprier en décidant de rentrer lui-même dans le film dans une dernière tentative pour reprendre la main sur son œuvre. Reprise en main, qui avait débuté, lorsque carlin décide de s’approprier la caméra, et par la même l’histoire. Ce qui donnera lieu à une scène de course poursuite entre deux temporalités d’une inventivité folle ou là encore le metteur en scène joue sur le pouvoir du regard et de l’imaginaire.

Son dernier acte pourrait paraitre être le plus convenu. Celui de la résolution. Mais il est moins simple qu’il n’y parait et ne mérite pas une simple phrase lapidaire. Alors que tout semble se conclure avec l’arrestation du terroriste, Carlin va vouloir réécrire l’histoire. Ce qui part d’un désir égoïste, sauver celle dont il est tombé amoureux, va se changer en sauvetage sacrificiel. Jouant malicieusement, avec ce qui à était mise en place dans la première partie, Scott joue encore avec la perception et le regard. La encore, deux visions, celle d’un pays devant se remettre en question face aux conséquences du terrorisme. Savoir se remettre en question et être prêt à effacer une partie de soi pour être plus en phase avec une société qui évolue et savoir s’attaquer aux causes dont on peut être responsable. Mais l’on peut y voir également la continuité de la mise en abîme du metteur en scène qui par petite touche  reprend en main l’histoire qui lui avait échappé.

Un film brillant dont la forme sait jouer du divertissement sans jamais en oublier le fond. Des acteurs impliqués, un Denzel charismatique en diable, font de ce film une belle réussite qui mérite d’être vue et même revue.


Date de sortie :  13 décembre 2006 (2h 10min)

Réalisé par : Tony Scott

Scénarisé par : Bill Marsilii, Terry Rossio

Bande annonce :

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