Casino Royale, un Bond en avant

Au terme de long mois de casting, et après avoir débarqué sèchement Pierce Brosnan, l’annonce de la nouvelle incarnation de l’agent 007 fut faite le 14 octobre 2005, lors d’une conférence de presse à Londres. Daniel Craig serait l’élu, une annonce, qui en son temps, ne recueillie pas que des dithyrambes. Avec son visage taillé à la serpe, ses yeux d’un bleu réfrigérant, qui font plus penser aux steppes caucasiennes qu’à un lagon des Caraïbes, une grande partie des fans et autres commentateurs professionnels n’hésitèrent pas à fustiger un choix qui leur paraissait malencontreux.  Le désir prégnant de rajeunir une franchise et de l’inscrire dans une modernité tant thématique que narrative semble avoir prédominé. Il faut dire qu’avec l’émergence  de Jason Bourne, la crainte de voir l’espion de sa majesté rangé au fond du placard sous la naphtaline commençait à poindre.

Si la période de l’acteur Irlandais fut un vrai succès commercial, l’accueil critique quant à lui se révéla plus mesuré. En démarrant avec le Goldeneye de Martin Campbell, tout semblait se présenter sous les meilleurs hospices, mais bien rapidement, de nombreux défauts se mirent à poindre. Des antagonistes caricaturaux, une trop grande prédominance des gadgets, une grandiloquence dans la narration, des défauts qui semblent s’inscrire dans la droite lignée de la période Roger Moore.Car au bout du compte, c’est ce qui restera de cette période, le sentiment d’avoir droit à une vision plus aboutie de cette période. Si cela restait divertissant, il était impossible de s’inscrire dans la continuité tout en faisant face à un monde qui change et dont les icônes émergentes étaient prête à pousser l’agent double 0 vers la sortie. Adieu Pierce, à l’aube de ses 50 ans et bienvenue Daniel et la fringance de ses 38 ans.

Martin Campbell en maître d’oeuvre, aller avoir la lourde tâche de relancer pour la seconde fois une franchise moribonde, à l’arrivée d’un nouvel acteur. Si sa filmographie à la fâcheuse tendance à souffler le chaud et le froid, la brillante réussite qu’était Goldeneye pouvait rassurer quant à ses capacités à remettre la franchise sur les bons rails.Cette fois nous aurons droit à un retour dans le temps, un Bond plus jeune, quasi débutant. Un espion rugueux et physique aux aspérités palpables et dont l’apparente assurance cache une émotivité dont l’agent britannique n’était pas coutumier. Le film va mettre en exergue l’ambivalence du personnage coincé entre la froideur létale qu’exigent sa fonction et la prédominance de ses désirs. Un personnage qui va sortir de son carcan de fantasme égocentré pour regagner sa part d’humanité.

Si l’ambivalence est au cœur du récit, elle devient même extra diégétique quand la narration navigue entre auto citation, clin d’œil humoristique et dramaturgie déchirante. Torturé et mis à mal jusque dans sa chair, c’est son intimité qui est flagellé, une intimité dont les besoins éperdus furent cause de mort, en proie aux affres de l’amour, sauvé aux portes même de la mort, l’espion au service de sa majesté semble enfin réellement impacté par le récit. Les talents d’acteur de Craig ne sont pas en reste pour donner au script toute sa consistance. Il nage avec aisance entre scène d’action dantesque, assurance surannée et perte de foi. Si le défilé des paysages somptueux reste de mise,en remettant l’humain au cœur du récit, celui-ci gagne en consistance. De par l’ambiguïté de ses personnages le décorum fantasmagorique perd de son côté évanescent et renforce le trouble du spectateur.

Derrière l’écran de fumée, le soleil incandescent, ou la beauté d’une nuit aux lumières mordorées, la mort rode. Le beau ne devient qu’un état transitoire qui amène vers une fin toute en déliquescence. Jamais l’empathie pour Bond ne fut aussi marquante, entre désir et répulsion, une vie plus grande que la mort s’offre à nous. La saga, a toujours su nous donner des scènes pré générique ambitieuse et complètement folle, et celle du film si elle ne nous entraîne pas dans une frénésie d’action pose à merveille la caractérisation de son personnage. Dans un noir et blanc crépusculaire, nous voilà ramené à la mission qui vit James Bond endosser pour la première fois La fonction de double zéro. Une scène qui semble vouloir s’ancré dans l’héritage de l’expressionnisme.

Dans une contre plongée vertigineuse, une voiture apparaît, un jump cut, un changement subit de ligne de fuite et une personne sort de la voiture. Le changement de perspective appuyé par cette sensation d’écrasement lié à la contre plongée créer immédiatement un malaise. Les plans légèrement décadré, ce visage qui envahit l’espace, la sensation de peur ressentie par le protagoniste est palpable. Il finit par arriver dans son bureau, le jeu des lumières semblent faire apparaître puis disparaître les visages, tout ceci est un jeu de dupe. Lorsque la voix retentit dans son dos, l’homme reconnait Bond, il gagne en assurance persuadé que celui ne peut le tuer. Le sentiment est appuyé par les choix de cadres, la contre plongée semble le placer en position de force, la lampe, seule source de lumière semble tourner vers Bond, Dryden est sur d’à nouveau mené le jeu.

Négligemment, et dans un même mouvement, il s’assoit et ouvre le tiroir ou se trouve son arme. Pendant ce temps, Bond, assis, ne bouge pas, dans la pénombre seul un visage blafard apparaît, il est la mort de Bergman, un jeu se joue mais le vainqueur est déjà connu. Cette ambiance crépusculaire, le montage alterné entre son premier meurtre et l’assassinat qui est en cours accentue le passage de Bond dans un autre monde. Il n’est plus un simple agent il devient un engin de mort dont la particularité est son permis de tuer. Il n’est pas surprenant que le montage alterné se termine avec Bond une arme en main, la rudesse et la violence d’un côté, et la froideur et l’efficacité de l’autre montre déjà tout l’ambiguïté du personnage qui navigue entre sa nature et ce vers quoi il désire tendre.

Le film par la suite va se décliner en trois grands actes, le premier va poser les bases de l’histoire et développer la relation entre Bond et M et nous présenter l’antagoniste du récit. Le chiffre interprété par Mads Mikkelsen semble être l’antithèse de Bond, vu pour la première fois sous la pluie, froid et distant, une blessure qui apparemment lui a fait perdre la vue d’un œil duquel coule des larmes de sang, asthmatique, il monnaye des services bancaires illégaux auprès de criminel de guerre. Il est la représentation d’un capitalisme doucereux aux airs peu engageant, tout en paraissant inoffensif. Le désir, l’argent, posséder pour être, autant de thématique au cœur du récit.

Si la scène précédent le générique nous présente l’espion britannique en tant qu’assassin, celle de Madagascar va positionner  l’ambivalence du personnage. Adieu certitude, assurance et préparation, c’est un Bond rugueux et empli de violence qui apparaît. En véritable tête brûlée il poursuit et finit par abattre sa proie en présence témoin. Là ou sa future victime et rapide, déliée, se joue des obstacles en jouant avec le décor, Bond contourne ou détruit, sa personnalité bravache prends le pas sur sa fonction d’arme létale. Un espion ne connaissant pas la discrétion et à la barbare efficacité. Un outil encore brut dont la détermination sans faille est une qualité tout autant qu’un défaut délétère. Si sa fonction tends à le faire devenir un symbole mortifère, ses excès, son opiniâtreté, aussi létal soit-il, tendent malgré tout à humaniser le personnage dont les aspérités sont enfin visible.

La relation qu’il entretient avec M, et le traitement de ce personnage, tout en restant dans la continuité de l’ère précédente gagne en profondeur, et le jeu de Judi Dench n’y est pas étranger. En effet, elle parvient à doser parfaitement cette froideur apparente cachant une vraie implication émotionnelle envers ses agents, quand bien même leur sacrifice pourrait être indispensable. Si depuis Goldeneye l’on a pris l’habitude à voir M Sortir de son bureau, les interactions avec Bond ont radicalement changées et évoluées en une forme de maternité dévoyée. Une filiation choisies et assumées par les deux parties, ou la froideur des échanges cache une intimité qui ne peut être nommé. La mort de Solange, due à sa relation d’un soir avec Bond, sera parlante en ce sens, quand M, de façon clinique, décrit la mort et les raison de celle-ci, sa voix ne devient qu’un écho culpabilisant et la caméra se rapprochant au plus près du visage meurtris de Bond, les yeux fuyant de l’enfant pris en faute. L’impact émotionnel du propos souligne l’importance de celui qui parle.

Le deuxième acte va se centrer sur la partie de poker qui le verra affronter le Chiffre et sur la naissance de son amour effréné envers Eva Green. Leur rencontre dans un train est fortement symbolique, un instant suspendu alors que le monde défile à toute vitesse vers une issue inexorable. Leur défi verbal permanent, la tension palpable et l’alchimie entre les deux acteurs renforcent l’implication du spectateur et la dramaturgie à venir. Cet acte nous donnera à voir ce qui reste pour moi comme la scène la plus intime jamais tourné dans la saga, la scène sous la douche, Eva Green est effondré après avoir donné la mort, Bond la rejoint et finit par lui suçoter ses doigts taché de sang pour faire disparaître la douleur. En la rejoignant sous l’eau s’écoulant il accepte les larmes de Vesper et les fait siennes, il s’approprie sa souffrance et devient plus vulnérable qu’il ne l’a jamais était.

La scène qui suit l’enlèvement de Vesper par les hommes du Chiffre et fortement parlante, et la torture infligée à Bond évoque une expiation comme passage obligé avant la possible délivrance et l’amour retrouvé. En s’acharnant sur les parties intime de l’agent le plus dévoué de sa majesté, c’est l’objet du pêché qui est mis en cause, l’objet du désir, celui qui a provoquer la mort de Caterina Murino dans la première partie du film. En ne sachant pas refréner ses pulsions, une innocente a perdu la vie, et il ne peut s’engager sur la voie de la rédemption avant d’avoir fait acte de contrition. Il est utile de souligner que toute la partie de poker, qui est le nœud gordien de cet acte, n’est jamais filmé comme un élément de tension en soi. C’est les actions en arrière-plan qui sont source de tension, et l’affrontement de deux intelligences, ou Bond va démontrer qu’il n’est pas qu’un  homme d’action. La partie, n’est qu’un élément de décor, à travers lequel les différents jeux de dupes vont pouvoir œuvrer

Le troisième et dernier acte vogue entre idylisme et abandon, même si la menace latente semble poindre, Bond est prêt à lâcher la mort et à dire oui à la vie. Mais une trahison teintée de sacrificisme va le rappeler à l’ordre. Il est des mondes que l’on ne quitte pas si aisément, il est des mondes qui, de par leur nature, nous rappelle sans cesse à eux. Ses espoirs vont littéralement s’effondrer sur lui et le laisser changer à jamais. Après son retour dans le giron matriciel sa quête vengeresse va pouvoir démarrer, une quête qui trouvera sa conclusion temporaire dans le film suivant. Habillé de noir une arme à la main, il embrasse sa destinée et pour la première fois déclame sa légendaire réplique « My name is Bond, James Bond« . Daniel Craig fait une entrée en fanfare, avec un film qui reste encore considérer comme l’un des meilleurs de la franchise. Tout en respectant les codes inhérents à 60 ans d’histoire, le film parvient à les transcender et à nous proposer l’une des meilleures versions de l’espion au Walter PPK.


Casino Royale sorti le 22 novembre 2006, réalisé par Martin Campbell

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