Ça, avant tout un livre

Je n’ai pas pour habitude de revenir sur mes diverses lectures et en apporter ma petite analyse, mais comme les habitudes sont faites pour être changées, autant débuter avec un roman qui est sous les projecteurs grâce à son adaptation cinématographique. Ça, et ses quelques 1500 pages, reste un sacré morceau à digérer, quand bien même son style n’est ni compassé ni nébuleux la richesse thématique, la justesse de ses personnages et la charge émotionnelle qui en découlent réclament du temps. Les romans de Stephen King semblent toujours parler directement au cœur plus qu’à l’intellect, ce n’est pas pour autant qu’il manque de style ou que ses succès innombrables démontreraient certaines facilités d’écriture lui permettant de parler au plus grand nombre. Pour le roman dont je vais parler, sa densité narrative et thématique abordant tout autant l’horreur du quotidien à celle plus sépulcrale qui hante nos nuits ne laisse jamais de repos à son lecteur.

Mais justement, de quoi ça nous parle.

Derry, petite ville du Maine, sept enfants se nommant eux même le club des Ratés vont affronter, à l’aune de l’adolescence, un mal millénaire qui infeste leur lieu de naissance. Pris par leur promesse, ils vont, 27 années plus tard, se retrouver et devoir affronter une nouvelle fois ce mal séculaire. Ce roman-fleuve est en quelque sorte l’apogée du traitement de l’enfance par King. On peut d’ailleurs voir, des similitudes avec certains de ses romans précédents, le sang et la venue de la féminité de Carrie nous passons juste de la mère castratrice et dévote au père violent et perverti par un désir sous-jacent. Eddie et son remède contre l’asthme où l’on peut y voir une forme de possession comme Arnie et sa voiture Christine. Les parents confrontés à la mort de leur enfant de Simetierre… Si l’on parle d’oeuvre somme, bien avant qu’il ait posé les derniers mots de son oeuvre dantesque « La Tour sombre » sur papier, ce n’est pas pour rien.

Ça, semble être une catharsis pour son auteur, qui va l’aider à assimiler et accepter l’enfance pour devenir l’adulte qu’il souhaite être. Et si Bill n’est pas le premier auteur qu’il met en scène, il en est crête dont l’écume va définir ses œuvres suivantes. Sept personnages principaux, une némésis et ses séides, une parentalité en perdition qui oscille entre abandon et violence vont lui permettre de dépeindre avec acuité la violence d’une période trop souvent dépeinte avec nostalgie. L’enfance peut être un monde douloureux et comme le dit Bev en dessous d’une certaine taille on n’existe pas aux yeux des adultes. Naviguer entre inconsidération et mépris pour nos atermoiements peut faire de nous des adultes incomplets et nous pousser à reproduire des schémas destructeurs, mais rassurants. Ce livre est l’histoire d’une quête de soi qui ne peut s’accomplir qu’en étant partagé.

Dans ce livre, l’auteur n’a pas encore cette vision nostalgique que l’on peut trouver dans 22/11/63 ou Revival par exemple. Ici, la période n’est qu’un contexte, la représentation diaphane d’un passé diffus, auquel la puissance des sentiments partagés, donne consistance. Plus que la valorisation d’une époque, King représente la quintessence d’un état, celui où les croyances les plus folles deviennent certitude où les amitiés deviennent indéfectibles et se gravent dans la chair à la sueur de notre sang. Avant goût du Ka Tet la notion de groupe réuni par le destin voit ses prémisses mises en place, concept que l’on retrouvera dans le cycle de « La Tour Sombre », avec toutes les joies et la douleur que cela peut engendrer. Ne pas devoir compter que sur soi pour affronter ses traumas, peut être une idée terrifiante. Toute la différence entre le désir, de tout ceux se mettant en travers du chemin du club des ratés, et le besoin d’accomplissement et d’oubli du même club.

D’ailleurs, l’idée d’un mal révélateur de la noirceur humaine va parcourir toute l’oeuvre de King. Bazaar , Revival, La Tempête du Siècle, Talisman… tant de variation d’un mal identique qui ne peut exister qu’à travers nos propres limitations. Il y a aussi un autre archétype qui parcourt ses livres, celle de l’incarnation de la bassesse humaine. Souvent le fruit de son milieu elle est le pendant du ou des héros et nous montre qu’il est facile de basculer du mauvais côté. Parfois sans justification, elle nous démontre qu’il n’est pas toujours besoin d’une influence extérieure pour être mauvais, et au bout du compte, les forces obscures révèlent, mais ne pervertissent jamais vraiment.

Le passé parle au présent.

Il est difficile de parler du livre sans mettre en avant sa structure narrative qui va plus loin que de simplement évoluer entre passé et présent. Nos héros en entamant chacun de leur côté leur voyage de retour à Derry, vont accomplir un voyage intérieur vers leur propre passé oublié. Les chapitres précédants ses flash-back seront écrits en italique et les dernières phrases, se finiront toujours dans la chapitre du flash-back qui abandonne l’italique. Ça appuie l’idée du présent irréel qui se fond dans le passé. Un passé où malgré l’horreur et les malheurs qu’ils ont pu subir a eu plus d’épaisseur que toutes leurs vies depuis lors. Un long cheminement à la précision chirurgicale ou chaque retour en arrière de chaque protagoniste va faire évoluer sous nos yeux le passé oublié. D’ailleurs, le fait que l’histoire progresse avec cohérence malgré les différents points de vue en fait que renforcer le lien qui semblait les unir malgré leur éloignement géographique.

Faire du lecteur un témoin privilégié, mais qui apprend l’histoire en même temps que les personnages se souviennent, ne fais que renforcer l’empathie et la proximité. En multipliant les protagonistes, King peut aborder un prisme assez large des affres de l’enfance, dans lesquels tout lecteur peut se retrouver. Après leurs retrouvailles, si la méthode pour basculer vers le passé reste italique, une bascule entre les deux chronologies par le biais d’une phrase débutant et finissant d’une période sur l’autre, les sensations changent. De souvenir douloureux et subit qui force leur conscience, on passe à un désir, une recherche de ce passé, un besoin, une nécessité, il faut se rappeler pour changer, et affronter notre présent. Une évolution qui continuera quand l’italique ne sera plus utilisé les deux chronologies se confondant presque tant la puissance des traumas s’empare d’eux. Avant ce grand final où elles se superposeront littéralement pour aboutir à cette délivrance quasi psychanalytique.

D’ailleurs, il n’y a qu’un pas pour y voir un caractère freudien à l’histoire. Entre-le ça, dirigé par ses pulsions, le surmoi de ce petit groupe encore dirigé part des concepts moraux nés de leurs traumas préadolescent, et le moi qui va pouvoir se reconstruire à l’issue de cet affrontement qui prend 1500 pages. La confrontation au passé et à cette rage inhérente. Assumer pour avancer, assimiler pour s’accomplir. Et je franchirai un autre pas en voyant dans ce récit quelques similitudes avec le Apocalypse Now de Coppola. Remonter la rivière de son passé vivre ou revivre des événements destructeurs, un repas en forme d’intermède pour finir en retrouvant une figure quasi divine dans son antre. Tout peut n’être que simple coïncidence, mais j’aime assez y voir une filiation directe ou indirecte.

Avant de finir, je vais évoquer ce final quasi méta, ou les héros que l’on a suivi si longuement vont finir par s’oublier comme pour nous rappeler que nous même allons les perdre, comme pour nous rappeler que nous même voyons s’échapper la magie et la douleur de l’enfance au profit d’une réalité plus morne ou un placebo ne pourra jamais vaincre un monstre Lovecraftien. Il n’empêche que le dernier chapitre offre un espoir, il nous démontre que l’oubli n’est pas un mal quand oublier n’est pas nié, il n’amène qu’un nouvel état, une évolution naturelle, l’adulte que l’on doit être sans renier ce passé ou ne vivre qu’à travers.

Pour conclure

Bon. Et bien. Comment dire en peu de mots. C’est qu’il est bien le livre, alors lis-le. J’aurais surement pu finir tout ça de façon plus brillante, mais parfois des phrases simples peuvent amener de beaux résultats.

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